La mort de Lyhanna doit conduire à poser la question des choix politiques qui ont rendu possible cette défaillance
Lyhanna avait 11 ans. Pendant une semaine, sa famille l’a cherchée. Pendant une semaine, la France a espéré. Puis son corps a été retrouvé dans le Gers. L’auteur de sa mort devra répondre de ses actes devant la justice. Cependant, s’en tenir à cette seule responsabilité serait une manière commode d’éviter les questions qui dérangent. L’homme aujourd’hui mis en examen n’est pas inconnu des services de police et de justice. Depuis août 2025, il faisait l’objet d’une plainte pour viol sur une enfant de 10 ans. Cette plainte avait donné lieu à une enquête.
Pourtant, plusieurs mois plus tard, il n’avait toujours pas été entendu par les enquêteurs. Le gouvernement lui-même a reconnu l’existence d’un « dysfonctionnement », et une enquête administrative a été ouverte pour comprendre comment une telle situation avait pu se produire.
La question est donc simple : comment un homme visé par des accusations aussi graves a-t-il pu demeurer libre sans même avoir été interrogé ? Certains parleront d’erreur, d’autres de négligence. Toutefois, ces qualificatifs sont insuffisants. Ce qui est en cause, c’est un système. Ce retard n’est pas un accident isolé : il révèle une justice et des services de protection fragilisés par des années de restriction budgétaire et de gestion comptable.
Depuis plus de vingt ans, les gouvernements successifs soumettent les services publics à une logique comptable, et le service public de la justice n’échappe pas à cette logique – souvenons-nous de ce garde des sceaux [Jean-Jacques Urvoas] qui, en 2016, déclarait : « L’institution judiciaire est en voie clochardisation. »
La logique à l’œuvre est toujours la même : les administrations ont été sommées de faire toujours plus avec toujours moins. Les tribunaux ont manqué de magistrats et les greffes de personnel. Les services d’enquête ont croulé sous les procédures. Les associations de protection de l’enfance ont alerté sur leur incapacité croissante à répondre à toutes les situations de danger. Et notre garde des sceaux [Gérald Darmanin] vient d’annoncer 414 millions d’euros de coupes dans son budget pour 2026. Les professionnels de la justice n’ont cessé d’alerter. Ils ont dénoncé des stocks de dossiers toujours plus importants, des délais incompatibles avec la protection des victimes et un manque chronique de moyens humains.
Lorsqu’une plainte pour viol sur mineur attend des mois avant que le suspect soit simplement entendu, ce n’est pas seulement l’échec d’un fonctionnaire ou d’un service. C’est aussi celui d’une organisation politique qui, pendant des décennies, a considéré que la justice pouvait être gérée comme un centre de coûts. Le néolibéralisme ne tue pas avec une arme. Il tue par l’abandon. Il tue lorsqu’il transforme les institutions protectrices en structures débordées. Il tue lorsqu’il remplace la prévention par la gestion de crise. Il tue lorsqu’il accepte que la protection des enfants dépende de services d’enquête submergés par l’accumulation des procédures et de juridictions incapables de traiter rapidement les plaintes les plus graves par manque de moyens.
Bien sûr, personne ne peut affirmer avec certitude que l’audition immédiate du suspect en 2025 aurait empêché le meurtre de Lyhanna. Personne ne réécrit l’histoire. Néanmoins, chacun peut comprendre qu’une société qui laisse dormir des plaintes pour viol sur mineur prend le risque de laisser des prédateurs agir. La mort de Lyhanna ne doit donc pas seulement mener à réclamer une condamnation pénale, elle doit aussi conduire à poser la question des choix politiques qui ont rendu possible cette défaillance.
Combien d’autres plaintes attendent aujourd’hui dans des bureaux surchargés ? Combien d’autres signalements concernent des enfants en danger ? Combien de victimes devront encore payer de leur vie le prix des économies réalisées sur la justice, la protection de l’enfance et les services publics ? Ces questions ne concernent pas seulement la mort de Lyhanna, elles concernent toute la République.
Parce qu’une société se juge à la manière dont elle protège ses enfants. Et parce que, lorsqu’un enfant meurt alors que les institutions avaient été alertées, il ne suffit pas de chercher un coupable. Il faut aussi regarder en face les responsabilités collectives et ouvrir les yeux pour décider de faire d’autres choix de politiques économiques
https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/08/la-mort-de-lyhanna-doit-conduire-a-poser-la-question-des-choix-politiques-qui-ont-rendu-possible-cette-defaillance_6699623_3232.html


