Maitre Caroline Mecary : “Cette réforme des retraites va paupériser tout le monde”

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A l’occasion de la journée pour les droits des femmes, plusieurs milliers de manifestantes et manifestants étaient ce dimanche dans les rues de Paris, pour dénoncer les violences sexistes, les inégalités salariales, et le «césar de la honte» remis à Polanski.

D’une main, elle tient une cigarette roulée. De l’autre, une pancarte qui affiche : «Moi j’ai pris perpet. Et lui ?» Sophie, étudiante parisienne de 20 ans, ne se voyait pas rater la manifestation parisienne de ce dimanche, à l’occasion de la journée internationale pour les droits des femmes. «C’est extrêmement important pour moi d’être là», appuie la jeune femme blonde aux yeux soulignés d’un trait épais d’eye-liner.

A deux reprises, lorsqu’elle avait 16 ans et il y a trois mois, Sophie a été victime de viol. Si elle manifeste ce dimanche, c’est pour réclamer qu’«on apprenne à croire et à épauler les victimes face à ces traumatismes». «Moi, je n’ai pas été prise au sérieux par les flics», dénonce-t-elle. Comme beaucoup de manifestantes présentes dans le cortège, la jeune femme salue le «courage» d’Adèle Haenel qui s’est levée et a quitté la salle Pleyel lorsque Roman Polanski, accusé de viol par plusieurs femmes, a été sacré meilleur réalisateur, le 28 février. «En voyant cette femme que j’admire beaucoup se lever, j’étais hyper fière, j’en ai pleuré, se souvient Sophie. Elle a fait ce que je n’aurais sans doute pas osé faire, ça a eu un impact énorme.»

Les allusions à Adèle Haenel – aperçue dans le cortège – étaient omniprésentes dans la marche parisienne, partie en début d’après-midi de la place d’Italie, dans le XIIIe arrondissement, pour rallier celle de la République. Selon les organisatrices, 60 000 personnes avaient répondu présent. Sur plusieurs pancartes, on pouvait lire «Adèle, on te suit», ou encore «Nous sommes les jeunes filles en feu», en référence à Portrait de la jeune fille en feu, de la cinéaste Céline Sciamma, dans lequel Haenel tient le rôle principal. Le prix remis à Roman Polanski lors de cette cérémonie des césars n’a eu de cesse de susciter l’indignation des collectifs féministes depuis sa remise. Dimanche, les manifestantes ont dénoncé «l’impunité», et scandé «le viol est un crime tapis rouge pour les victimes» ou encore «le viol, c’est pas du cinéma».

«On se lève et on se casse»
Dans une tribune publiée la semaine dernière par Libération, l’écrivaine Virginie Despentes saluait le départ de l’actrice en ces termes : «Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse». Devenues mots d’ordre, ces phrases s’affichaient sur de nombreuses pancartes ce dimanche, à l’image de celle de Caroline, étudiante de 22 ans, dont c’était la première manifestation. «Il nous faut plus de gens qui se lèvent et qui protestent. On ne se laisse plus faire», lance-t-elle. «Le cri du cœur de Despentes a verbalisé ce qu’on était si nombreuses à ressentir», saluent pour leur part Léa, Sabrina et Lisa, la vingtaine, tandis qu’au micro, une femme galvanisait les manifestantes : «On dit non au césar de la honte ! Non au 49.3 !»

Outre les violences sexistes et sexuelles, les manifestantes dénonçaient aussi la réforme des retraites et son impact sur les femmes, vêtues du célèbre bleu de travail et du fichu rouge de l’icône de la culture pop américaine Rosie la riveteuse, symbole des femmes ayant travaillé dans l’industrie de l’armement pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme elles le font depuis le début de la fronde contre la réforme des retraites, les manifestantes ont entonné «A cause de Macron» (sur l’air de A cause des garçons) en dansant pour protester contre la réforme.

Vêtues de leur robe, et des fameux fichus rouges, des avocates ont effectué un haka de protestation devant la mairie du XIIIe arrondissement. «Cette réforme va paupériser tout le monde, hommes comme femmes», s’insurge Me Caroline Mecary, l’une des participantes à ce haka protestataire qu’elle envisage comme une «autre façon de dire “on se lève et on se casse”». «Ils se foutent de nous en prétendant qu’on sera grandes gagnantes», s’est quant à elle agacée l’écrivaine féministe Florence Montreynaud, l’une des signataires du manifeste des Chiennes de garde, paru il y a vingt ans. Et de préciser : «Je n’ai jamais raté une manif du 8 mars depuis 1982» – date de l’officialisation de cette journée pour les droits des femmes en France, sous l’impulsion d’Yvette Roudy, alors ministre des Droits de la femme.

«De plus en plus nombreuses à se soulever»
Protestant contre les «doubles journées et les demi-salaires», les manifestantes grimées en Rosie la riveteuse ont jeté dans les airs leurs gants en caoutchouc jaune à 15h40, heure à théorique à partir de laquelle les femmes cessent d’être rémunérées compte tenu des écarts de salaires entre les sexes. Selon l’Insee, les femmes continuent de toucher 18,5% de moins que les hommes en équivalent temps plein.

D’autres happenings ont émaillé le cortège (chorégraphie avec les soignantes de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, soutien aux cheminotes devant la gare de Lyon). Plusieurs dizaines de femmes étaient venues avec des pancartes sur lesquelles étaient inscrits les prénoms des femmes tuées par leur conjoint ou leur ex en 2019. Parmi elles, Laura, 32 ans, l’une des colleuses anonymes qui émaillent les murs de messages dénonçant les meurtres conjugaux depuis l’automne. La jeune femme était présente samedi soir, lors de la marche nocturne féministe au cours de laquelle les forces de l’ordre ont encerclé et repoussé des manifestantes vers le métro, tenté de les disperser violemment, et diffusé des gaz lacrymogènes. «On a compris qu’on commençait à leur faire peur, parce qu’on est de plus en plus nombreuses à se soulever», évalue-t-elle. Pauline Baron, membre du collectif #NousToutes, fustige pour sa part un «gouvernement qui n’a pas compris le ras-le-bol des femmes : ils prétendent que l’égalité est la grande cause du quinquennat. Il est temps qu’ils mettent leur politique en conformité avec leur parole».

A l’arrivée du cortège place de la République, un vaste die-in était prévu pour dénoncer les féminicides. En 2018, en France, 121 femmes ont été tuées par leur conjoint ou leur ex. Chaque année, environ 220 000 femmes sont victimes de violences physiques ou sexuelles.

D’autres manifestations se sont tenues ailleurs en France ce dimanche, à Lyon, Nice, Toulouse, Bordeaux, Strasbourg ou Nancy. En novembre, la marche #NousToutes contre les violences sexistes et sexuelles avait réuni près de 50 000 personnes dans la capitale, 100 000 selon les organisatrices.